Entre creux et tors, deux bottes grises avancent en ligne sinueuse sur le plateau granitique. Les phalanges, liées par l’humérus à la colonne sage, tiennent un instrument au contact du sol. La boule de granit roule sur la pénéplaine et transmet, à la nuque et aux vertèbres, les ressorts de la surface érodée. Le mammifère laisse sur son passage quelques cheveux blonds, promis à devenir fossile.
Depuis l’horizon mouillé s’avance une autre silhouette : le géologue perdu dans ses cartes. L’artiste et le scientifique s’arrêtent au point de croisement pour s’adresser quelques histoires et «paraît-il». Le temps s’accélère et ne cesse de remuer le socle cristallin, si bien qu’ils repartent en direction opposée.
Robin entre en forêt moussue, s’agenouille, se déleste d’un paquet qu’il déroule. Il y saisit un second instrument en pierre et métal, comme un quadrant d’astronome, qu’il approche d’un tronc vert pour mesurer la circonférence d’un arbre rencontré pour la première fois.
Sur le tissu déplié en sous-bois, sont maintenues par des nÅ“uds serrés d’autres sculptures. Elles ont, dit-on, chacune servi d'instrument pour relier des choses plus anciennes que nos ombres. Une chaîne d’anneaux de roches d’une baie méditerranéenne qui ne s’étaient jamais enlacées depuis 250 millions d’années. Un miroir, autrefois disposé pour conduire la lumière jusqu’au fond d’une grotte restée obscure. Un réceptacle en demi-sphère, fixé au fond marin, qui se laissait soulever par la marée montante sans se remplir.
Ce ressenti met en relation l’humain·e et l’environnement qui, dans le cadre d’une résidence sur l’île du Centre International d’Art et du Paysage de Vassivière, est le plateau granitique des Millevaches. Une roche qui compose aussi les Å“uvres dispersées dans le bois de l’île, collection de plusieurs générations de sculptures dans le paysage. Arpenter le Bois de Sculptures invite à interroger la place du travail de Robin dans la continuité des Å“uvres des années 1970, lorsque des artistes comme Michel Heizer ou Robert Smithson engageaient aux Etats-Unis une rencontre avec le relief des déserts, dans le désir d’inscrire une mémoire à l’échelle géologique.
L’exploration du territoire par Robin, à rebours de l’imaginaire conquérant et en partie désuet du Land Art, donne lieu à des gestes qui esquissent une attention ténue aux plis du sol. Il invente des instruments pour des scènes où le peuple atemporel, qu’il nomme les Météoristes, dialogue avec l’espace terrestre plutôt que de l’excaver. À Vassivière, en rythme discret avec l’eau, la pierre, les arbres, cinq de ces formes voient le jour. Une sphère granuleuse roule sur la pénéplaine; un bois noir, plié en zigzag, épouse les tors; une cloche creusée, suspendue dans l’air, disperse des spores; des paniers immergés, emplis de cheveux ou de fleurs, se déposent dans le lac pour fossilisation; une paire de cymbales rejoue les sons d’une rivière qui érode la pierre.
Sa sculpture est un geste non-interventionniste, qui s’enroule aux sensations de la terre et nous emporte dans l’équation. Il cale notre ressenti sur le sol, sans plaquer la nature sur nos désirs. Dans un geste anthropologique spéculatif et rêveur, l’artiste engage une mémoire de la durée, une sculpture pour ce qui est déjà sculpté (le monde). Les formes sont des connexions entre matières, des situations de rencontre. Le travail est colossal, non par sa taille, mais par sa portée relationnelle et temporelle.1. Outil de mesure dans le film Couper l’eau, couper le bois, 2024, Lisa Di Giovanni & Robin Cognez.
2. Schéma géologique d'altération d'un sol granitique.
3. Photographie argentique par Robin Cognez.
4. Scène dans le film Couper l’eau, couper le bois, 2024, Lisa Di Giovanni & Robin Cognez.
5. Instruments astronomiques de Georg Christoph Eimmart (1638-1705), illustration de l'Epistola Eucharistica ad Virum, par Martin Knorre, publiée à Wittenberg en 1691.


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