mardi 7 octobre 2025

𓃗 Quand je sais pas quoi faire, je vais sous un feutre 𓃗


La burle* se lève. Elle s’engouffre entre les massifs centraux pour annoncer l’hiver prêt à rouiller les graisses. Dans le bois gris, sur le sentier brun, quatre ombres se suivent comme loups en cavale : Milune la mule, Théofil l’humain, Oelha la brebis et Minthe la merle. Les chardons scratchés aux oreilles ornent leur tête ivre d’été. Leurs dos chargés de laine sont en marche depuis quatre jours.


Une fois en vallée et riches des glanures copieuses, iels déchantent de n’avoir vu passer ni septembre ni octobre ni novembre. Dans la forêt vide, seul un carré orange : la fenêtre de Rouillo l'écureuil et Siston le triton, qui ont achevé leur hivernacle*, déroulé le tapis et allumé le feu. À la vue du groupe démuni, les deux prévoyants ouvrent un volet : « Partez à l’est, vous trouverez un bout de terre avant que la bourrasque ne vous prenne ».

Un coup de nerf saisit les compères qui prennent le sentier jusqu’au creux d’un rocher où vent ne roule. Iels se délestent enfin et s’affairent à la construction. L'hivernacle sera fait de lourds feutres où abriter le lit mollet. Oelha commence à carder la toison, retirer les vieux bourgeons et les insectes surpris. Milune bat les feutres pour les dépoussiérer avant suspension. Théofil s’efforce de coudre, maladroit comme un humain ne sachant faire. Minthe lui réapprend, avant de becqueter la laine pour renflouer chaque trou : « Calfeutrons les recoins, avant que la burle ne s’y glisse comme une couleuvre non conviée ».

Après avoir Å“uvré jusqu’à n’entendre que leurs propres cÅ“urs déglutir, iels se logent enfin sous l’épais refuge. La buée des museaux essoufflés s'enroule à la laine. La matière diffuse une chaleur solaire qui répare les crevasses et adoucit les os. Milune rompt le silence de la scène : « L’hiver sera long. Laissons les tentures ocres réchauffer nos pieds et bercer nos souvenirs passés. » Têtes-bêches rivées aux murs, leurs yeux glissent en arrière et la fatigue les emporte vers des visions floues.

Les songes divaguent... tapent contre des mottes de vent. Les respirations font vibrer un étrange violoncelle courbé comme un coccyx. L’objet gît sur fond de braise... la cheminée peut-être ? Où l’écureuil égraine les épis et marine les feuilles de maïs pour faire le gâteau moelleux. Une fumée quitte la pièce et s’entortille entre les chênes dehors. Déboule l’insomniaque triton fimbrié* qui dérobe une part et file sous bois. Répandues en chemin comme une trainée d’étoiles, les miettes jaunes se confondent aux écailles de son dos. La chouette qui voit la scène hulule à délaver un ciel et fait couler la lune fraîche dans le gosier assoiffé du lièvre en cavale.


Les derniers spasmes agitent les corps avant qu’iels ne s’endorment pour de bon, sous les feutres tièdes, jusqu’au printemps suivant.
𓃗𓃗𓃗

*La burle est un vent qui souffle l'hiver dans le centre-sud de la France à l'est du Massif central sur les plateaux du Velay, d'Ardèche ou des monts du Forez.

*L’hivernacle désigne un abri animal destiné à l’hibernation. Il peut désigner la serre agricole.

*En botanique, un organe fimbrié est finement et irrégulièrement découpé, comme s'il était frangé. Le terme désigne aussi la marge du chapeau des champignons ou l'arrête de leurs lames.


 

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𓃗 Quand je sais pas quoi faire, je vais sous un feutre 𓃗

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