mardi 7 octobre 2025

𓃗 Quand je sais pas quoi faire, je vais sous un feutre 𓃗


La burle* se lève. Elle s’engouffre entre les massifs centraux pour annoncer l’hiver prêt à rouiller les graisses. Dans le bois gris, sur le sentier brun, quatre ombres se suivent comme loups en cavale : Milune la mule, Théofil l’humain, Oelha la brebis et Minthe la merle. Les chardons scratchés aux oreilles ornent leur tête ivre d’été. Leurs dos chargés de laine sont en marche depuis quatre jours.


Une fois en vallée et riches des glanures copieuses, iels déchantent de n’avoir vu passer ni septembre ni octobre ni novembre. Dans la forêt vide, seul un carré orange : la fenêtre de Rouillo l'écureuil et Siston le triton, qui ont achevé leur hivernacle*, déroulé le tapis et allumé le feu. À la vue du groupe démuni, les deux prévoyants ouvrent un volet : « Partez à l’est, vous trouverez un bout de terre avant que la bourrasque ne vous prenne ».

Un coup de nerf saisit les compères qui prennent le sentier jusqu’au creux d’un rocher où vent ne roule. Iels se délestent enfin et s’affairent à la construction. L'hivernacle sera fait de lourds feutres où abriter le lit mollet. Oelha commence à carder la toison, retirer les vieux bourgeons et les insectes surpris. Milune bat les feutres pour les dépoussiérer avant suspension. Théofil s’efforce de coudre, maladroit comme un humain ne sachant faire. Minthe lui réapprend, avant de becqueter la laine pour renflouer chaque trou : « Calfeutrons les recoins, avant que la burle ne s’y glisse comme une couleuvre non conviée ».

Après avoir œuvré jusqu’à n’entendre que leurs propres cœurs déglutir, iels se logent enfin sous l’épais refuge. La buée des museaux essoufflés s'enroule à la laine. La matière diffuse une chaleur solaire qui répare les crevasses et adoucit les os. Milune rompt le silence de la scène : « L’hiver sera long. Laissons les tentures ocres réchauffer nos pieds et bercer nos souvenirs passés. » Têtes-bêches rivées aux murs, leurs yeux glissent en arrière et la fatigue les emporte vers des visions floues.

Les songes divaguent... tapent contre des mottes de vent. Les respirations font vibrer un étrange violoncelle courbé comme un coccyx. L’objet gît sur fond de braise... la cheminée peut-être ? Où l’écureuil égraine les épis et marine les feuilles de maïs pour faire le gâteau moelleux. Une fumée quitte la pièce et s’entortille entre les chênes dehors. Déboule l’insomniaque triton fimbrié* qui dérobe une part et file sous bois. Répandues en chemin comme une trainée d’étoiles, les miettes jaunes se confondent aux écailles de son dos. La chouette qui voit la scène hulule à délaver un ciel et fait couler la lune fraîche dans le gosier assoiffé du lièvre en cavale.


Les derniers spasmes agitent les corps avant qu’iels ne s’endorment pour de bon, sous les feutres tièdes, jusqu’au printemps suivant.
𓃗𓃗𓃗

*La burle est un vent qui souffle l'hiver dans le centre-sud de la France à l'est du Massif central sur les plateaux du Velay, d'Ardèche ou des monts du Forez.

*L’hivernacle désigne un abri animal destiné à l’hibernation. Il peut désigner la serre agricole.

*En botanique, un organe fimbrié est finement et irrégulièrement découpé, comme s'il était frangé. Le terme désigne aussi la marge du chapeau des champignons ou l'arrête de leurs lames.


 

lundi 4 août 2025

Le ressenti sculptural chez Robin Cognez ☄𓆙☄🎼☄

Entre creux et tors, deux bottes grises avancent en ligne sinueuse sur le plateau granitique. Les phalanges, liées par l’humérus à la colonne sage, tiennent un instrument au contact du sol. La boule de granit roule sur la pénéplaine et transmet, à la nuque et aux vertèbres, les ressorts de la surface érodée. Le mammifère laisse sur son passage quelques cheveux blonds, promis à devenir fossile. 

Depuis l’horizon mouillé s’avance une autre silhouette : le géologue perdu dans ses cartes. L’artiste et le scientifique s’arrêtent au point de croisement pour s’adresser quelques histoires et «paraît-il». Le temps s’accélère et ne cesse de remuer le socle cristallin, si bien qu’ils repartent en direction opposée.

Robin entre en forêt moussue, s’agenouille, se déleste d’un paquet qu’il déroule. Il y saisit un second instrument en pierre et métal, comme un quadrant d’astronome, qu’il approche d’un tronc vert pour mesurer la circonférence d’un arbre rencontré pour la première fois.

Sur le tissu déplié en sous-bois, sont maintenues par des nœuds serrés d’autres sculptures. Elles ont, dit-on, chacune servi d'instrument pour relier des choses plus anciennes que nos ombres. Une chaîne d’anneaux de roches d’une baie méditerranéenne qui ne s’étaient jamais enlacées depuis 250 millions d’années. Un miroir, autrefois disposé pour conduire la lumière jusqu’au fond d’une grotte restée obscure. Un réceptacle en demi-sphère, fixé au fond marin, qui se laissait soulever par la marée montante sans se remplir.

Les sculptures de Robin Cognez jouent sur un sol où les couches s’effritent. La géologie croise un bruit de vallée, une roche plutonique active le souvenir d’une mer. Les pierres vibrent en déchronologie, traversent le corps, et les pensées reviennent en lumières. La sculpture agit comme un outil en prolongement du squelette, axe transmetteur de phénomènes. Un contact, un vertige pour les ères. Le sculpteur, comme transducteur, convertit une énergie en une autre, et ajoute le préfixe re- aux formes devenues rebonds, ressentis, retours. 

Ce ressenti met en relation l’humain·e et l’environnement qui, dans le cadre d’une résidence sur l’île du Centre International d’Art et du Paysage de Vassivière, est le plateau granitique des Millevaches. Une roche qui compose aussi les œuvres dispersées dans le bois de l’île, collection de plusieurs générations de sculptures dans le paysage. Arpenter le Bois de Sculptures invite à interroger la place du travail de Robin dans la continuité des œuvres des années 1970, lorsque des artistes comme Michel Heizer ou Robert Smithson engageaient aux Etats-Unis une rencontre avec le relief des déserts, dans le désir d’inscrire une mémoire à l’échelle géologique.

L’exploration du territoire par Robin, à rebours de l’imaginaire conquérant et en partie désuet du Land Art, donne lieu à des gestes qui esquissent une attention ténue aux plis du sol. Il invente des instruments pour des scènes où le peuple atemporel, qu’il nomme les Météoristes, dialogue avec l’espace terrestre plutôt que de l’excaver. À Vassivière, en rythme discret avec l’eau, la pierre, les arbres, cinq de ces formes voient le jour. Une sphère granuleuse roule sur la pénéplaine; un bois noir, plié en zigzag, épouse les tors; une cloche creusée, suspendue dans l’air, disperse des spores; des paniers immergés, emplis de cheveux ou de fleurs, se déposent dans le lac pour fossilisation; une paire de cymbales rejoue les sons d’une rivière qui érode la pierre.

Sa sculpture est un geste non-interventionniste, qui s’enroule aux sensations de la terre et nous emporte dans l’équation. Il cale notre ressenti sur le sol, sans plaquer la nature sur nos désirs. Dans un geste anthropologique spéculatif et rêveur, l’artiste engage une mémoire de la durée, une sculpture pour ce qui est déjà sculpté (le monde). Les formes sont des connexions entre matières, des situations de rencontre. Le travail est colossal, non par sa taille, mais par sa portée relationnelle et temporelle.



C’est un frisson passeur d’énergie. Une décharge à nos ombres.

☄𓆙☄🎼☄

1. Outil de mesure dans le film Couper l’eau, couper le bois, 2024, Lisa Di Giovanni & Robin Cognez.
2. Schéma géologique d'altération d'un sol granitique. 
3. Photographie argentique par Robin Cognez.
4. Scène dans le film Couper l’eau, couper le bois, 2024, Lisa Di Giovanni & Robin Cognez.
5. Instruments astronomiques de Georg Christoph Eimmart (1638-1705), illustration de l'Epistola  Eucharistica ad Virum, par Martin Knorre, publiée à Wittenberg en 1691.

samedi 17 mai 2025

🎼𓇼 La Goutte au Nez 🎼𓃵 🂡

Eva Pelzer détourne les choses vers leur absurdité et déniche des objets ancrés dans leur tradition pour chambouler leur histoire. En Bourgogne où elle vit, et ailleurs, ses sculptures et installations prennent forme dans des contextes abordés avec curiosité et humour pour déjouer leurs normes. En résidence artistique à Dijon l’an passé, près de la halle au marché, elle a collecté et distillé les fruits et légumes oubliés pour les transformer en vitrail et en eau-de-vie.

Vue de l'exposition d'Eva Pelzer La Goutte au Nez, Saint-Gervais-les-Bains, 2025.

Résidence → Quête

Pour sa résidence Archipel art contemporain à Saint-Gervais-les-Bains, son arrivée au pied du Mont-Blanc est guidée par l’idée d’enquêter sur l’entité surnaturelle qu’elle nomme la Dégelée. Sur les sentiers et au centre-ville, elle se frotte au patrimoine et aux histoires de la vallée, comme indices de cette présence. Chez le potier, dans les magasins sportswear et au musée, elle devient personnage d’une quête absurde et chevaleresque. Prise au jeu, elle prend note du paysage montagnard où le sport et le tourisme, nourris du fantasme de la course aux sommets immuables, se heurtent à la réalité du dégel et des éboulements. En randonnée, elle croise les panneaux : « Chemin fermé – danger de mort » ; « Purge de blocs en falaise » ; « Variation de débit à tout moment ». Les poches d’eau sous la roche doivent être drainées, sous peine de céder et libérer des coulées de lave torrentielles.

Dans Hors gel, Emmanuelle Salasc décrit la montagne coulante et friable : « Les arêtes s’éboulent, les blocs se délogent de leur gencive de glace comme des dents déchaussées. Tout glisse à la moindre goutte d’eau. […] Tu dérapes sur les glaciers mais eux aussi. Ils ont toujours bougé, ils ont toujours réagi, mais là, ils dévalent carrément, ils glissent sur la montagne comme un sac de glaçons sur un toboggan. ». Dans sa quête, certains indices révèlent l’écart entre naturel fantasmé et réalité factice. La montagne paraît authentique tout comme les objets traditionnels de l’art populaire. L’artiste s’interroge sur l’histoire des poteries savoyardes en vente : relevant de l’artefact rural et typique, leur forme est moins le témoin d’un passé conservé que le résultat d’ornements ajoutés au xixe siècle à l’essor du tourisme.

Quête → Folkloriste 

Eva récolte les formes familières, prend la température des dangers, se place en funambule dans la vallée. Sur le fil du cynisme, elle relie les us et coutumes disparus, pas encore nés, vrais et faux. Les objets détournés qu’elle crée lui confèrent un rôle de folkloriste de l’absurde. Dans son exposition à la Maison forte de Hautetour, le musée imaginé par son esprit dilate la typie d’ici : les grolles savoyardes dans lesquelles nous buvons le café et l’eau-de-vie prennent la forme de chaussures – de grolles de randonnée à six becs et à bout pointu. Le panneau « Attention chute de pierres » devient l’écharpe fluo du club de sport. 

Comme l’écrivait le dessinateur Samivel: «Les folkloristes s’occupent à recoller les morceaux, mais bien des choses ont disparu pour toujours avec les neiges d’antan. » Disparues, elles sont à recoller avec des formes actuelles. Eva refond de nouveaux costumes aux formes biscornues. Elle court-circuite le jeu du temps, oscille entre les couches comme les strates du glacier en fonte. Son travail prend une dimension archéologique, joue avec la superposition des époques et l’illusion d’une authenticité figée. Comme les objets exhumés qui recomposent des récits fragmentaires. La fusion de la tradition et de la ritualisation de l’outfit montagnard moderne pose les jalons d’un néo-folklore.

Folkloriste → Alchimiste 

Eva transforme la matière vile en matière noble – ou l’inverse. Comme dans la tradition alchimique médiévale, elle expérimente transformations, concoctions et mutations. Dans la continuité de ses expériences de distillation, elle engage ici une nouvelle métamorphose : une clepsydre à beurre composée de champignons polypores. Cueillis dans les forêts de la vallée et du châtillonnais, ces polypores, transformés en porcelaine, sont retournés et percés. Ils recueillent la matière grasse qui fond sous une chaleur artificielle et s’écoule au goutte-à-goutte. Indicateur temporel artisanal et imprécis, la clepsydre à beurre laisse voir le changement d’état et le passage du temps fondé sur une mécanique des fluides aléatoire. 

Les objets du musée se placent sous l’égide de la protoscience. Rire et savoir se mêlent sur un registre rabelaisien truculent et teinté d’ironie. Au mur, un schéma heuristique retrace, par mots et par flèches, les pérégrinations d’un personnage en quête d’un élixir distillé à partir de la goutte au nez. 

Alchimiste → Analogiste 

Par associations et jeux de ressemblances, Eva tire les similitudes entre les formes. Son esprit se saisit du calembour entre la grolle – récipient pour boire – et la chaussure. La grolle des Alpes tirerait son origine des bergers et bergères qui versaient du café ou de la liqueur dans des sabots. Dans l’installation, le beurre s’écoule dans les vasques-champignons sous la chaleur du radiateur comme métaphore de l’artificialisation du paysage et de la montagne ramollissante. Le glissement est simple et absurde, pour arrondir les angles d’une vérité assommante. Juxtaposer beurre → glacier, montagne → champignon, immense → petit mime la pensée analogiste médiévale où la science reposait sur l’interprétation des similitudes. Aussi, comme une métaphore filée, la goutte lie l’ensemble des pièces de l’exposition – la goutte qui se boit, qui chute, qui fond dans le paysage, qui pend au nez. 

Analogiste → Idiot 

En résidence artistique, l’artiste se trouve en position intermédiaire entre les habitants et leur vallée. Eva embrasse cette posture et endosse le rôle de l’idiot, au sens entendu par Jean-Yves Jouannais dans L’idiotie : « Celui qui est là par hasard, dont le seul alibi est l’accident ou la passion ». Elle fait l’idiote, aborde chaque histoire comme si rien n’allait de soi, rebat les cartes de la causalité des choses. L’interrogation naïve et l’attention au détail touchent aux attentes implicites envers les artistes en résidence. L’artiste ne produit pas une étude scientifiquesur la vallée et son patrimoine immatériel mais déplace l’attention et offre un regard en biais. En interrogeant les bizarreries du réel, elle joue librement avec les récits et les formes. 

Texte édité dans la revue Semaine.
Dans le schéma heuristique de la distillation de la goutte au nez, un personnage idiot parachuté dans la vallée traverse le territoire, révélant les rouages de son propre dispositif. Conçu comme un livre dont vous êtes le héros, le schéma métaphorise son expérience : la résidence → la quête, l’artiste → la distillatrice. En suivant le chemin complexe des flèches, les choix et les déplacements se succèdent dans le paysage, et l’aventure initiatique tisse sur son passage les références scientifiques et littéraires, les âneries et les idées piquantes. En folkloriste qui récolte, l’artiste a pris la température des lieux, saisi les ironies et fait le lien entre réalités et récit – réactivant la curiosité sur l’acquis. 

Folkloriste, alchimiste, analogiste et idiote en quête, l’artiste Eva Pelzer transmute les choses en chimères. Elle tisse un folklore grotesque et merveilleux, fait de reliques truquées et de rituels imaginés. La clepsydre à beurre, les chaussures-grolles ou l’écharpe-panneau sont des indices vers un monde où l’absurde reconstruit le réel. Elle distille un nouveau langage surréaliste où chaque pièce est le fragment d’un conte inachevé. Les chaussures boivent, les champignons comptent le temps, les écharpes lancent des avertissements, et les gouttes au nez se distillent dans la vallée.

mardi 11 mars 2025

𓆧 𓆨 𓆦 Dans la peau animale 𓆦 𓆧 𓆛

Armes Blanches, Andrea Marcellier, 2025 armures pour coq de combat. laiton argenté,
fourrure, cloches en céramique, cuir de chèvre, silex.

À la rentrée, j’ai ouvert deux livres : Ainsi l’animal et nous (1) de Kaoutar Harchi, un essai théorique et autobiographique bouleversant sur l’animalisation des corps comme enjeu total, et L’écoféminisme en défense des animaux (2), un corpus de textes antispécistes méconnus en France, traduits par Tristan Lefort-Martine et préfacés par les mots flamboyants de Myriam Bahaffou. C’est la détonation de la question animale comme zone grise des luttes, pourtant première ligne de déshumanisation. Cette double lecture résonne très loin. Il est désormais clair que les luttes féministes, antiracistes, antivalidistes et écologiques ne peuvent avancer sans l'antispécisme. Les textes disent l’erreur vitale de l’omission, comme si nous habitions une maison depuis toujours sans avoir ouvert la cave. Nous finissions par pousser la porte et tomber sur le sanglier en putréfaction.

Sont réunies ici les pratiques de cinq artistes qui ont ouvert la cave et nouent une relation spécifique à l’animal qui est apparu dans leur vie. Un nœud épais de désirs, de contre-récits, de savoirs et de luttes en perspectives, qui s’incarne dans une métamorphose de la chair humanimale et court-circuite les relations inter-espèces. L’escargot, la baleine, le coq, l’étoile de mer et l’araignée chantent sur une tonalité commune. Tissons les liens sans les disséquer.

Performance “Le Combat des dards d’amours” de
Chloé Saksik. Crédit photo : Chloé Saksik.

Chloé et l’escargot, gastéropode mystifié pour son hermaphrodisme. Dans la performance Le combat des dards d’amour, Chloé Saksik met en scène l’épisode éponyme qui précède la reproduction. Des heures sensuelles et violentes où les escargots s’enlacent jusqu’à ce que l’un·e plante son dard dans la chair de l’autre. L’issue définit le·aquel·le portera les œufs et sera contraint·e à la maternité. Le sabre métal au-dessus des têtes va signer le destin d’un des corps visqueux et terreux.

Joshua et la baleine, cétacé ex-habitante terrestre partie sous mer et traquée pour sa graisse. Dans son diplôme Spermaceti (amniotic paradise), Joshua Merchan Rodriguez a fabriqué la cavité-bouche de la baleine dans laquelle se joue la performance. Sous son palet, les musicien·nes frappent les cordes de la harpe confondues avec les fanons. S’accroche à nos peaux un parfum ambiant créé à partir de l’extraction rare de l’ambre gris du cachalot.

Andrea et le coq, fier gallinacé entraîné au combat. Andrea Marcellier s’attache aux combats de coq, pratique masculine où la mort est spectacle. Observatrice des gestes de préparation aucombat, elle capte la sensualité du lien entre l'homme et son animal. Elle reproduit ses propres ergots tranchants en cuir et métal, instruments fétichistes destinés aux pattes des guerriers.

Camille et l’étoile de mer, invertébrée marine à la capacité régénérative dont les bras sont reliés par un cœur solide. Dans la performance La stratégie collective des étoiles de mer, Camille Soualem se transforme en étoile de mer. Sous sa coiffe noire, son crâne se transforme en cœur, d’où s’étirent des branches tortueuses pour s’unir aux autres cœurs de la salle. Iels écoutent les mots régénérateurs sortir de la bouche de son corps d’étoile prêt à rejoindre ses compères de mer.

Rose-Mahé et l’araignée, arachnide réputée menaçante qui migre vers d’autres terres et fait réseau par sa toile. En parallèle de ses recherches sur l’araignée en perspective des luttes écoféministes et queers, Rose-Mahé incarne son installation performance Weaving mutation en plusieurs volets au cours desquels l’artiste mue en créature arachnide. Le cocon transparent duquel sort le jeune corps (premier volet), se suit de l’acte de tissage (deuxième volet), puis de son ascension dans sa toile (troisième volet).

Camille Soualem dans la performance “La Stratégie collective des étoiles de mers”.
Crédit photo : Marilou Chabert.
À chaque fois, la rencontre avec l’animal semble instinctive. Chloé et Rose-Mahé se perdent à épier les plantes à terre, Camille dessine des animaux qu’elle appelle nos frères et nos sœurs, tandis que Joshua est happé par les vibrations des baleines. Qui s’est tourné vers qui ? Sans rejouer la foi anthropocentrique, les animaux semblent venu·es d’elleux-mêmes, dans une apparition quasi-mystique et se laissant suivre, écouter, dessiner. Les corps deviennent compères sur fond d’amitié, de désir, d’interactions qui refusent l’assèchement et s'affectent de l’écoute. Sont-iels des animaux totems? A priori l’expression s’est trop chargée de l’appropriation culturelle qui, dans son usage new age, laisse peu de place au silence face au non-humain, et sous estime la part collective de la préoccupation.

L’émerveillement avive une curiosité. La silhouette animale se pare de l’histoire, de la biologie, du symbolisme des livres de l’Occident. Les baleines exclues de l’arche de Noé et chassées au XIXe siècle, la reproduction de l’escargot, le combat de coq comme rîte de passage à l’homme adulte. Ces mêmes savoirs qui trouent le pelage et font parade pour mieux traquer, inséminer, tuer.

Par-dessous respirent d’autres narrations qui admettent que nous savons peu et vont chercher la culture sous terre. Au fur et à mesure, se découvrent des liens entre les artistes et les auteurices par les figures animales communes dans les cheminements antispécistes. Camille tombe sur un texte (3) de Myriam Bahaffou émerveillée par le corps des étoiles de mer, Rose-Mahé lit que les araignées sont depuis tôt un symbole des luttes anti-nucléaire. Il y a l’article « Fighting Cocks : l’écoféminisme contre les violences sexualisées » (4) de l’auteurice écoféministe pattrice jones sur les combats de coq comme processus de construction de la malité, dans le cadre binaire qu’iel dépasse – que j’envoie à Andrea. Tandis que nous discutons du travail de Joshua, Rose-Mahé me parle d’un texte traduit dans la revue Censored (5) , extrait de Undrowned : Black Feminist Lessons from Marine Mammals de l’auteurice afroféministe Alexis Pauline Gumbs. Ce texte décrit le puissant pouvoir d’écholocation des mammifères marins, disséminés à mesure de leur découverte par les humains. Dans la performance de Chloé, l’escargot riposte à la binarité depuis un prisme antispéciste queer, tout en évoquant la violence de la maternité subie. Comme un écho au contrôle commun des corps femmes et femelles qui enfantent, tel que Kaoutar Harchi le décrit dans son récit (6).

Les musiciennes avant "amniotic paradise," la performance de Joshua Merchan Rodriguez.
Crédit photo : Clarisse Pillard.

Le lien humanimal tisse des amitiés et interconnecte des luttes qui refusent d’être essentialisées. À bien des égards, ces pratiques mêlent des fluides présumés immiscibles : le désir dans la violence, le magique sous la science, la naïveté devant la guerre, la fiction sur la réalité. 

Terminons où nous aurions dû commencer : pourquoi se mettre dans la peau animale ? À différents degrés, Chloé Saksik, Joshua Merchan Rodriguez, Andrea Marcellier, Camille Soualem et Rose-Mahé Cabel mettent en scène la métamorphose. Iels portent les attributs animaux et outrepassent des savoirs pour renouer avec un lien primordial. Andrea fabrique une robe dont la crinoline ornée de plumes servirait de cage au coq. Joshua a conçu une structure fidèle à l’ossature de la mâchoire et aux fanons. Les musicien.nes qui jouent le chant des baleines sont costumé·es de tissus molletonnés comme une chaire grasse écrue. Chloé a tissé la coquille qu’une des danseuses enfile au bras, tandis que l’autre gît dans une poche gluante, avant de se rencontrer sur la terre fraîche. Leur tenue a été cousue avec l’aide de son ami Rose-Mahé, qui a réalisé les costumes et la scénographie des étapes de sa mutation en arachnée. Dans le premier volet de Weaving mutation 1/3, le cocon translucide est englué dans un coin de la pièce. Son corps qui en sort est marqué d’une excroissance mais son apparence reste humaine, avant les mutations suivantes. Enfin, Camille enfile sa gigantesque coiffe à cinq branches, la peau maquillée d’étoiles. Elle prononce ces mots : « Je me suis transformé•e/ Épuisé•e d’être une femme/ Je suis devenu•e créature divine ». 

Se glisser dans la peau animale ravive le pouvoir de la métamorphose. Ces réécritures artistiques de l’animalité sculptent un langage visuel à la hauteur de la relation inter-espèces et de sa portée vitale. Les costumes et les gestes incarnent une hybridité sur un registre généreusement figuratif dans lequel iels renouent avec l’affectif. Les performances illustrent un double processus d’humanisation et d’animalisation, qui défie les ordres civilisationnels et binaires, affirme la culture animale – ses chants, ses danses, ses savoirs, tout en revendiquant un ensauvagement des corps. 

1er volet de l’installation-performance "Weaving Mutation"
par Rose-Mahé Cabel. Crédit photo : Jagna Ciuchta.
(1) Kaoutar Harchi, Ainsi l’animal et nous, Actes Sud, Arles, 2024, 320p.

(2) Myriam Bahaffou, Tristan Lefort-Martine (dir.), L’écoféminisme en défense des animaux, éd. Cambourakis, Paris, 2024, 240p.

(3) Préface de Myriam Bahaffou in Lynn Margulis, Dorion Sagan, Gaïa, sexe et catastrophe, Wildprojects, Marseille, 2024, p.11-34.

(4) pattrice jones, « Fighting Cocks : l’écoféminisme contre les violences sexualisées » in Myriam Bahaffou, Tristan Lefort-Martine (dir.), L’écoféminisme en défense des animaux, op.cit., p.201-218.

(5) « Écouter », Alexis Pauline Gumbs, Censored n°08, avril 2023, p.38-41.

(6) « en tant que possession matérielle », in Kaoutar Harchi, Ainsi l’animal et nous, op.cit., p.179-197.

Texte publié en octobre 2024.

𓃗 Quand je sais pas quoi faire, je vais sous un feutre 𓃗

La burle* se lève. Elle s’engouffre entre les massifs centraux pour annoncer l’hiver prêt à rouiller les graisses. Dans le bois gris, sur le...