samedi 17 mai 2025

🎼𓇼 La Goutte au Nez 🎼𓃵 🂡

Eva Pelzer détourne les choses vers leur absurdité et déniche des objets ancrés dans leur tradition pour chambouler leur histoire. En Bourgogne où elle vit, et ailleurs, ses sculptures et installations prennent forme dans des contextes abordés avec curiosité et humour pour déjouer leurs normes. En résidence artistique à Dijon l’an passé, près de la halle au marché, elle a collecté et distillé les fruits et légumes oubliés pour les transformer en vitrail et en eau-de-vie.

Vue de l'exposition d'Eva Pelzer La Goutte au Nez, Saint-Gervais-les-Bains, 2025.

Résidence → Quête

Pour sa résidence Archipel art contemporain à Saint-Gervais-les-Bains, son arrivée au pied du Mont-Blanc est guidée par l’idée d’enquêter sur l’entité surnaturelle qu’elle nomme la Dégelée. Sur les sentiers et au centre-ville, elle se frotte au patrimoine et aux histoires de la vallée, comme indices de cette présence. Chez le potier, dans les magasins sportswear et au musée, elle devient personnage d’une quête absurde et chevaleresque. Prise au jeu, elle prend note du paysage montagnard où le sport et le tourisme, nourris du fantasme de la course aux sommets immuables, se heurtent à la réalité du dégel et des éboulements. En randonnée, elle croise les panneaux : « Chemin fermé – danger de mort » ; « Purge de blocs en falaise » ; « Variation de débit à tout moment ». Les poches d’eau sous la roche doivent être drainées, sous peine de céder et libérer des coulées de lave torrentielles.

Dans Hors gel, Emmanuelle Salasc décrit la montagne coulante et friable : « Les arêtes s’éboulent, les blocs se délogent de leur gencive de glace comme des dents déchaussées. Tout glisse à la moindre goutte d’eau. […] Tu dérapes sur les glaciers mais eux aussi. Ils ont toujours bougé, ils ont toujours réagi, mais là, ils dévalent carrément, ils glissent sur la montagne comme un sac de glaçons sur un toboggan. ». Dans sa quête, certains indices révèlent l’écart entre naturel fantasmé et réalité factice. La montagne paraît authentique tout comme les objets traditionnels de l’art populaire. L’artiste s’interroge sur l’histoire des poteries savoyardes en vente : relevant de l’artefact rural et typique, leur forme est moins le témoin d’un passé conservé que le résultat d’ornements ajoutés au xixe siècle à l’essor du tourisme.

Quête → Folkloriste 

Eva récolte les formes familières, prend la température des dangers, se place en funambule dans la vallée. Sur le fil du cynisme, elle relie les us et coutumes disparus, pas encore nés, vrais et faux. Les objets détournés qu’elle crée lui confèrent un rôle de folkloriste de l’absurde. Dans son exposition à la Maison forte de Hautetour, le musée imaginé par son esprit dilate la typie d’ici : les grolles savoyardes dans lesquelles nous buvons le café et l’eau-de-vie prennent la forme de chaussures – de grolles de randonnée à six becs et à bout pointu. Le panneau « Attention chute de pierres » devient l’écharpe fluo du club de sport. 

Comme l’écrivait le dessinateur Samivel: «Les folkloristes s’occupent à recoller les morceaux, mais bien des choses ont disparu pour toujours avec les neiges d’antan. » Disparues, elles sont à recoller avec des formes actuelles. Eva refond de nouveaux costumes aux formes biscornues. Elle court-circuite le jeu du temps, oscille entre les couches comme les strates du glacier en fonte. Son travail prend une dimension archéologique, joue avec la superposition des époques et l’illusion d’une authenticité figée. Comme les objets exhumés qui recomposent des récits fragmentaires. La fusion de la tradition et de la ritualisation de l’outfit montagnard moderne pose les jalons d’un néo-folklore.

Folkloriste → Alchimiste 

Eva transforme la matière vile en matière noble – ou l’inverse. Comme dans la tradition alchimique médiévale, elle expérimente transformations, concoctions et mutations. Dans la continuité de ses expériences de distillation, elle engage ici une nouvelle métamorphose : une clepsydre à beurre composée de champignons polypores. Cueillis dans les forêts de la vallée et du châtillonnais, ces polypores, transformés en porcelaine, sont retournés et percés. Ils recueillent la matière grasse qui fond sous une chaleur artificielle et s’écoule au goutte-à-goutte. Indicateur temporel artisanal et imprécis, la clepsydre à beurre laisse voir le changement d’état et le passage du temps fondé sur une mécanique des fluides aléatoire. 

Les objets du musée se placent sous l’égide de la protoscience. Rire et savoir se mêlent sur un registre rabelaisien truculent et teinté d’ironie. Au mur, un schéma heuristique retrace, par mots et par flèches, les pérégrinations d’un personnage en quête d’un élixir distillé à partir de la goutte au nez. 

Alchimiste → Analogiste 

Par associations et jeux de ressemblances, Eva tire les similitudes entre les formes. Son esprit se saisit du calembour entre la grolle – récipient pour boire – et la chaussure. La grolle des Alpes tirerait son origine des bergers et bergères qui versaient du café ou de la liqueur dans des sabots. Dans l’installation, le beurre s’écoule dans les vasques-champignons sous la chaleur du radiateur comme métaphore de l’artificialisation du paysage et de la montagne ramollissante. Le glissement est simple et absurde, pour arrondir les angles d’une vérité assommante. Juxtaposer beurre → glacier, montagne → champignon, immense → petit mime la pensée analogiste médiévale où la science reposait sur l’interprétation des similitudes. Aussi, comme une métaphore filée, la goutte lie l’ensemble des pièces de l’exposition – la goutte qui se boit, qui chute, qui fond dans le paysage, qui pend au nez. 

Analogiste → Idiot 

En résidence artistique, l’artiste se trouve en position intermédiaire entre les habitants et leur vallée. Eva embrasse cette posture et endosse le rôle de l’idiot, au sens entendu par Jean-Yves Jouannais dans L’idiotie : « Celui qui est là par hasard, dont le seul alibi est l’accident ou la passion ». Elle fait l’idiote, aborde chaque histoire comme si rien n’allait de soi, rebat les cartes de la causalité des choses. L’interrogation naïve et l’attention au détail touchent aux attentes implicites envers les artistes en résidence. L’artiste ne produit pas une étude scientifiquesur la vallée et son patrimoine immatériel mais déplace l’attention et offre un regard en biais. En interrogeant les bizarreries du réel, elle joue librement avec les récits et les formes. 

Texte édité dans la revue Semaine.
Dans le schéma heuristique de la distillation de la goutte au nez, un personnage idiot parachuté dans la vallée traverse le territoire, révélant les rouages de son propre dispositif. Conçu comme un livre dont vous êtes le héros, le schéma métaphorise son expérience : la résidence → la quête, l’artiste → la distillatrice. En suivant le chemin complexe des flèches, les choix et les déplacements se succèdent dans le paysage, et l’aventure initiatique tisse sur son passage les références scientifiques et littéraires, les âneries et les idées piquantes. En folkloriste qui récolte, l’artiste a pris la température des lieux, saisi les ironies et fait le lien entre réalités et récit – réactivant la curiosité sur l’acquis. 

Folkloriste, alchimiste, analogiste et idiote en quête, l’artiste Eva Pelzer transmute les choses en chimères. Elle tisse un folklore grotesque et merveilleux, fait de reliques truquées et de rituels imaginés. La clepsydre à beurre, les chaussures-grolles ou l’écharpe-panneau sont des indices vers un monde où l’absurde reconstruit le réel. Elle distille un nouveau langage surréaliste où chaque pièce est le fragment d’un conte inachevé. Les chaussures boivent, les champignons comptent le temps, les écharpes lancent des avertissements, et les gouttes au nez se distillent dans la vallée.

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