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| Armes Blanches, Andrea Marcellier, 2025 armures pour coq de combat. laiton argenté, fourrure, cloches en céramique, cuir de chèvre, silex. |
À la rentrée, j’ai ouvert deux livres : Ainsi l’animal et nous (1) de Kaoutar Harchi, un essai théorique et autobiographique bouleversant sur l’animalisation des corps comme enjeu total, et L’écoféminisme en défense des animaux (2), un corpus de textes antispécistes méconnus en France, traduits par Tristan Lefort-Martine et préfacés par les mots flamboyants de Myriam Bahaffou. C’est la détonation de la question animale comme zone grise des luttes, pourtant première ligne de déshumanisation. Cette double lecture résonne très loin. Il est désormais clair que les luttes féministes, antiracistes, antivalidistes et écologiques ne peuvent avancer sans l'antispécisme. Les textes disent l’erreur vitale de l’omission, comme si nous habitions une maison depuis toujours sans avoir ouvert la cave. Nous finissions par pousser la porte et tomber sur le sanglier en putréfaction.
Sont réunies ici les pratiques de cinq artistes qui ont ouvert la cave et nouent une relation spécifique à l’animal qui est apparu dans leur vie. Un nœud épais de désirs, de contre-récits, de savoirs et de luttes en perspectives, qui s’incarne dans une métamorphose de la chair humanimale et court-circuite les relations inter-espèces. L’escargot, la baleine, le coq, l’étoile de mer et l’araignée chantent sur une tonalité commune. Tissons les liens sans les disséquer.
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| Performance “Le Combat des dards d’amours” de Chloé Saksik. Crédit photo : Chloé Saksik. |
Chloé et l’escargot, gastéropode mystifié pour son hermaphrodisme. Dans la performance Le combat des dards d’amour, Chloé Saksik met en scène l’épisode éponyme qui précède la reproduction. Des heures sensuelles et violentes où les escargots s’enlacent jusqu’à ce que l’un·e plante son dard dans la chair de l’autre. L’issue définit le·aquel·le portera les œufs et sera contraint·e à la maternité. Le sabre métal au-dessus des têtes va signer le destin d’un des corps visqueux et terreux.
Joshua et la baleine, cétacé ex-habitante terrestre partie sous mer et traquée pour sa graisse. Dans son diplôme Spermaceti (amniotic paradise), Joshua Merchan Rodriguez a fabriqué la cavité-bouche de la baleine dans laquelle se joue la performance. Sous son palet, les musicien·nes frappent les cordes de la harpe confondues avec les fanons. S’accroche à nos peaux un parfum ambiant créé à partir de l’extraction rare de l’ambre gris du cachalot.
Andrea et le coq, fier gallinacé entraîné au combat. Andrea Marcellier s’attache aux combats de coq, pratique masculine où la mort est spectacle. Observatrice des gestes de préparation aucombat, elle capte la sensualité du lien entre l'homme et son animal. Elle reproduit ses propres ergots tranchants en cuir et métal, instruments fétichistes destinés aux pattes des guerriers.
Camille et l’étoile de mer, invertébrée marine à la capacité régénérative dont les bras sont reliés par un cœur solide. Dans la performance La stratégie collective des étoiles de mer, Camille Soualem se transforme en étoile de mer. Sous sa coiffe noire, son crâne se transforme en cœur, d’où s’étirent des branches tortueuses pour s’unir aux autres cœurs de la salle. Iels écoutent les mots régénérateurs sortir de la bouche de son corps d’étoile prêt à rejoindre ses compères de mer.
Rose-Mahé et l’araignée, arachnide réputée menaçante qui migre vers d’autres terres et fait réseau par sa toile. En parallèle de ses recherches sur l’araignée en perspective des luttes écoféministes et queers, Rose-Mahé incarne son installation performance Weaving mutation en plusieurs volets au cours desquels l’artiste mue en créature arachnide. Le cocon transparent duquel sort le jeune corps (premier volet), se suit de l’acte de tissage (deuxième volet), puis de son ascension dans sa toile (troisième volet).
| Camille Soualem dans la performance “La Stratégie collective des étoiles de mers”. Crédit photo : Marilou Chabert. |
L’émerveillement avive une curiosité. La silhouette animale se pare de l’histoire, de la biologie, du symbolisme des livres de l’Occident. Les baleines exclues de l’arche de Noé et chassées au XIXe siècle, la reproduction de l’escargot, le combat de coq comme rîte de passage à l’homme adulte. Ces mêmes savoirs qui trouent le pelage et font parade pour mieux traquer, inséminer, tuer.
Par-dessous respirent d’autres narrations qui admettent que nous savons peu et vont chercher la culture sous terre. Au fur et à mesure, se découvrent des liens entre les artistes et les auteurices par les figures animales communes dans les cheminements antispécistes. Camille tombe sur un texte (3) de Myriam Bahaffou émerveillée par le corps des étoiles de mer, Rose-Mahé lit que les araignées sont depuis tôt un symbole des luttes anti-nucléaire. Il y a l’article « Fighting Cocks : l’écoféminisme contre les violences sexualisées » (4) de l’auteurice écoféministe pattrice jones sur les combats de coq comme processus de construction de la malité, dans le cadre binaire qu’iel dépasse – que j’envoie à Andrea. Tandis que nous discutons du travail de Joshua, Rose-Mahé me parle d’un texte traduit dans la revue Censored (5) , extrait de Undrowned : Black Feminist Lessons from Marine Mammals de l’auteurice afroféministe Alexis Pauline Gumbs. Ce texte décrit le puissant pouvoir d’écholocation des mammifères marins, disséminés à mesure de leur découverte par les humains. Dans la performance de Chloé, l’escargot riposte à la binarité depuis un prisme antispéciste queer, tout en évoquant la violence de la maternité subie. Comme un écho au contrôle commun des corps femmes et femelles qui enfantent, tel que Kaoutar Harchi le décrit dans son récit (6).
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| Les musiciennes avant "amniotic paradise," la performance de Joshua Merchan Rodriguez. Crédit photo : Clarisse Pillard. |
Le lien humanimal tisse des amitiés et interconnecte des luttes qui refusent d’être essentialisées. À bien des égards, ces pratiques mêlent des fluides présumés immiscibles : le désir dans la violence, le magique sous la science, la naïveté devant la guerre, la fiction sur la réalité.
Terminons où nous aurions dû commencer : pourquoi se mettre dans la peau animale ? À différents degrés, Chloé Saksik, Joshua Merchan Rodriguez, Andrea Marcellier, Camille Soualem et Rose-Mahé Cabel mettent en scène la métamorphose. Iels portent les attributs animaux et outrepassent des savoirs pour renouer avec un lien primordial. Andrea fabrique une robe dont la crinoline ornée de plumes servirait de cage au coq. Joshua a conçu une structure fidèle à l’ossature de la mâchoire et aux fanons. Les musicien.nes qui jouent le chant des baleines sont costumé·es de tissus molletonnés comme une chaire grasse écrue. Chloé a tissé la coquille qu’une des danseuses enfile au bras, tandis que l’autre gît dans une poche gluante, avant de se rencontrer sur la terre fraîche. Leur tenue a été cousue avec l’aide de son ami Rose-Mahé, qui a réalisé les costumes et la scénographie des étapes de sa mutation en arachnée. Dans le premier volet de Weaving mutation 1/3, le cocon translucide est englué dans un coin de la pièce. Son corps qui en sort est marqué d’une excroissance mais son apparence reste humaine, avant les mutations suivantes. Enfin, Camille enfile sa gigantesque coiffe à cinq branches, la peau maquillée d’étoiles. Elle prononce ces mots : « Je me suis transformé•e/ Épuisé•e d’être une femme/ Je suis devenu•e créature divine ».
Se glisser dans la peau animale ravive le pouvoir de la métamorphose. Ces réécritures artistiques de l’animalité sculptent un langage visuel à la hauteur de la relation inter-espèces et de sa portée vitale. Les costumes et les gestes incarnent une hybridité sur un registre généreusement figuratif dans lequel iels renouent avec l’affectif. Les performances illustrent un double processus d’humanisation et d’animalisation, qui défie les ordres civilisationnels et binaires, affirme la culture animale – ses chants, ses danses, ses savoirs, tout en revendiquant un ensauvagement des corps.
| 1er volet de l’installation-performance "Weaving Mutation" par Rose-Mahé Cabel. Crédit photo : Jagna Ciuchta. |
(2) Myriam Bahaffou, Tristan Lefort-Martine (dir.), L’écoféminisme en défense des animaux, éd. Cambourakis, Paris, 2024, 240p.
(3) Préface de Myriam Bahaffou in Lynn Margulis, Dorion Sagan, Gaïa, sexe et catastrophe, Wildprojects, Marseille, 2024, p.11-34.
(4) pattrice jones, « Fighting Cocks : l’écoféminisme contre les violences sexualisées » in Myriam Bahaffou, Tristan Lefort-Martine (dir.), L’écoféminisme en défense des animaux, op.cit., p.201-218.
(5) « Écouter », Alexis Pauline Gumbs, Censored n°08, avril 2023, p.38-41.
(6) « en tant que possession matérielle », in Kaoutar Harchi, Ainsi l’animal et nous, op.cit., p.179-197.
Texte publié en octobre 2024.

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